Sommaire N°10

■ Marc Lincourt : Entendre ce qui n'a pas encore de son
■ Jean-Luc Saby : "Du Qi Gong au Dao Yin taoïste" (2ème partie)
■ Philippe : Ma-Aï - La concordance■ Les Plumes : Du Roi Dragon |
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Prochaine publication : N°11 - 8 Août 2016
Avant toute chose, il convient de
définir ce que nous entendons par ces deux termes, qui peuvent recouvrir des
acceptions totalement différentes suivant les locuteurs.
Plutôt que “du spirituel” nous
aurions pu dire “de la réalisation spirituelle”, pour préciser que nous parlons
de la science de la transformation existentielle menant l’être à un état
d’union au Tao, ou pour le dire
autrement, à Ce qui est totalement inconditionné, innommable[1],
illimité. Ensuite concernant la technique nous parlons des techniques d’une
voie de réalisation spirituelle de quelque nature qu’elles soient et de
quelques traditions qu’elles soient.
Tao en écriture
ancienne
Généralement, lorsque nous
considérons rapidement ces deux termes, nous plaçons ce que nous pensons
pouvoir conduire au spirituel du côté de l’esprit et de l’inaction alors que la
technique est associée à une activité restant hors de toute perspective
spirituelle, ne s’adressant qu’a la dimension individuelle de l’être. Pourtant en étendant notre réflexion nous
allons voir que ce raisonnement ne tient pas. Et cela pour deux raisons.
La première c’est que le domaine
spirituel embrasse toutes les dimensions de l’homme individuel (mais plus
généralement de tous les êtres humains et non-humains) se manifestant en un
lieu et un temps délimité. Il doit être considéré comme la source et le domaine
régent du monde manifeste; monde fait d’êtres agissant sous forme du ternaire
Esprit-Âme-Corps. Sous un autre point de vue le domaine spirituel est la source
unique du pôle essentiel et du pôle substantiel entre lesquels tout se
manifeste de façon distinctive et sur un devenir limité.
La deuxième raison c’est que la
technique bien qu’étant en rapport avec le corps - qui en est la terminaison de
l’être dans le domaine substantiel - est avant tout un savoir-faire qui
implique une coordination parfaite de tous les plans de l’être pour que la
finalité de la technique soit réalisée.
Endo Seishiro Sensei
En Aïkido l’enseignement s’appuie
entièrement sur la transmission de techniques dont l’une des finalités est la
préservation de l’intégrité tant de l’agressé que de l’agresseur (bien que
l’ultime finalité soit la réalisation de l’Union à Ce qui est totalement
inconditionné, sans limites, innommable). En l’absence de toute doctrine écrite
et théorique, nous pourrions penser que cette voie est vide d'intellectualité
et par voie de conséquence, puisque l’on associe toujours celle-ci à celle-là,
qu’elle n’est pas spirituelle.
L’Aïkido sous un certain point de
vue est un savoir faire, une maîtrise, de la transformation d’un acte
destructeur en un mouvement harmonieux préservant la vie des êtres[2]. C’est
l’art de la Paix par excellence, dans lequel on chemine par un enseignement qui
s’appuie à la fois sur une éthique sous-tendue par une manière d’être entre les
pratiquants propre à cet art, et sur la nature singulière de la réponse
apportée aux attaques.
Christian Tissier
Sensei
En effet les techniques visent à se
mettre à l’unisson du mouvement attentant à notre intégrité pour le guider et
l’utiliser de manière à contrôler l’agresseur, tout en le préservant autant que
possible. La progression dans l’apprentissage des techniques permettant de renverser
pacifiquement une force destructrice, passera par la maîtrise de nombreux
concepts très subtiles comme celui par exemple du Ma-Aï (voir l’article dans ce numéro). La maîtrise de tels concepts
ne demande pas qu’une simple compréhension intellectuelle, mais surtout une
réalisation parfaite de ce qu'il représente, au sein d’une action impliquant
tout l’être, corps compris :
●
par l’intelligibilité immédiate de la réponse nécessitée par la situation en laquelle on est immergé,
●
par la qualité de l’énergie animant notre être, sans
trouble et d’une vigueur sans faille,
●
par la dextérité des gestes effectués qui doivent être
le parfait reflet de la “danse” qui a germé dans notre entendement,
Parfois on est tenté de classer les
personnes qui sont expertes techniquement dans un rang très inférieur à celui
des personnes expertes dans le raisonnement, et à les considérer comme bien
moins susceptibles de développer des facultés spirituelles en raison de notre
propension à voir la spiritualité comme un processus analytique et une
compréhension médiate.
Pourtant nous le savons, la
spiritualité est ce qui mène à l’obtention d’un état d’union à Ce qui est
absolument sans limites, que la tradition extrême-orientale désigne par le terme
Tao. C’est une transformation
existentielle considérable, où notre ki individuel
doit faire place au Ki Universel, où
notre conscience distinctive doit s’annihiler en la Conscience Universelle, où
notre corps doit s’identifier au Corps Universel. O’Sensei formule ces
perspectives de la façon suivante :
“Aussi, l'esprit en tant qu'esprit et le
corps en tant que corps doivent être mis en ordre. Après avoir ordonné l'esprit
et le corps chacun progressera vers le ki, le flux, la douceur, la force et
leurs mondes. Puis mettre les frontières du ki, du flux, de la douceur et de la
force correctement en ordre, et comprendre clairement par l'expérience, c'est
ce qui s'appelle la conscience divine.
Devenir l'esprit et le corps de cet univers,
et pratiquer la lumière de l'harmonie est ce que, maintenant, je nomme
l'aikido.[3]”
“Même si l'on s'Éveille seul, alors le ki de
l'univers entier est naturellement absorbé en soi et tout ce qui doit
s'Éveiller s'Éveille.[4]”
“Par la respiration, en respirant, on absorbe
le ki du vide, le ki de la Terre et le ki de tous les êtres vivants qui se
lient ainsi au sein de la nature et de la technique. Les techniques naissent et
deviennent, grâce à l'entraînement, les techniques de la purification principielle
du Ciel et de la Terre - à l'instar des quatre grands dieux de la purification,
de la purification soudaine devenue merveilleuse, de façon similaire à la
purification des changements des quatre saisons. En emmagasinant dans son
ventre toutes les respirations des quatre saisons, on se conforme à l'ordre et
on réalise la purification.[5]” III,79
C’est parce que les techniques d’une
voie ne sont pas des techniques ordinaires, c’est-à-dire qu’elles portent en
elles une nature universelle, que le cheminement vers l’obtention d’une
parfaite maîtrise de celles-ci, permet de se mettre à l’unisson des rythmes
universels. Cette mise à l’unisson est ce qui ouvre la possibilité de lier les
cordons du lien de notre âme, aux cordons du lien de l’âme universel détenus
par la voie (en un autel ou en un être - le Gardien de la Voie - ayant reçu par
métempsychose ou désignation transcendante les composantes psychiques le
mettant en lien avec le Ki Universel).
Ce Cordon du lien de l’Âme Universelle, correspond au concept d’Influences
Spirituelles de certaines traditions. Pour être plus exacte, on dira que le
cordon du lien est ce qui permet de mettre en lien celui qui chemine avec le
domaine spirituel.
Ce cordon sur terre est de nature
psychique. Pour la tradition Chrétienne, par exemple, il correspond au sang du
Christ. Lorsque le pratiquant chrétien ingère l'hostie qui représente le corps
du Christ, on peut alors considérer qu’il ingère le Corps du Christ. Et
lorsqu’il boit le vin, il boit le Sang du Christ qui en est la composante
psychique symbolique. Le pratiquant d’une Voie de réalisation spirituelle
Chrétienne tel que l’ordre des Templiers lorsque celui-ci était encore
opératif, pouvait alors entrer en relation avec l’Esprit Saint. Cela laisse
entendre qu’un Templier devait participer à l’eucharistie chrétienne pour
ingérer le corps et le sang du Christ en même temps qu’il devait pratiquer les
techniques de sa voie pour réaliser de façon effective et définitive les
ligatures entre ses composantes individuelles et l'Universelles.
L’image des cordons du lien est
intéressante puisqu’elle permet de rappeler :
●
que la mise à l’unisson est un processus qui se fait
par étape : nouer cordon après cordon du lien individuel avec le lien
universel,
●
qu’il faut être à proximité du lien universel pour
réaliser réaliser les ligatures successives,
●
qu’il faut disposer de la science des ligatures pour
que cela puisse se faire.
On peut considérer que l’obtention
des grades (ou toute autre forme de jalon balisant l’évolution dans la voie que
l’on emprunte) sont les moments où un cordon du lien individuel se lie à un
cordon Universel.
O'Sensei, Kisshomaru, Moriteru, Mitsuteru
Le Gardien de la Voie est un
“Lieu-Tenant” de Ce que l’on voit en tant qu’individu muni de notre conscience
distinctive, comme un Être Universel. Il est celui par lequel les pratiquants
d’une voie accèdent à la proximité avec les cordons du lien du Ki Universel.
Les Techniques étant le moyen par
lequel on entre dans la concordance avec les Rythmes Universels, l’être appelé
à se réaliser spirituellement, c’est-à-dire à s’Unir avec le Tao, sera nécessairement un bon
technicien qui entrera dans la perfection du geste.
“La technique d'aïki est une formation ascétique et une voie par laquelle
vous atteignez un état d'unification du corps et de l'esprit par la réalisation
des principes du Ciel.[6]”
“L'aikidô est le véritable budô. Parmi toutes les techniques martiales
parvenues au monde jusqu'à aujourd'hui et parmi les nobles voies de l'activité
de l'univers, il est le corps principal de la source originelle.[7]”
[1] En vertu du premier verset du Tao-Te-King qui dit ”Lorsque
l’on désigne le Tao il ne s’agit pas du Tao Absolu“. Ce point est tout à
fait capital, puisqu’il énonce un principe métaphysique commun à toutes les
traditions que toute opération de réflexion vis-à-vis du Tao, revient à opérer une distanciation, un rapport de réciprocité,
une “temporalisation” avec Ce qui n’a pas d’autre que Lui, Ce qui n’a pas de
lieu en dehors Lui, Ce qui n’a pas de durée.
[2]
“L'aikido, c'est le véritable bu c'est le travail de l'amour. C'est le chemin
de la protection de tous les êtres de ce monde. Autrement dit, l'aikido est la
boussole qui maintient en vie toute chose.”, Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol I, page 143, Editions du Cénacle
[3]
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol I, page 141, Editions du Cénacle
[4]
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol II, page 105, Editions du Cénacle
[5]
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol III, page 79, Editions du Cénacle
[6]
Extrait d’une interview de Morihei UESHIBA et de son fils Kisshomaru. Publiée
sous le titre « Aikido » par Kisshomaru Ueshiba, Tokyo Kowado 1957.
[7]
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki” Vol II, page 41, Editions du Cénacle
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