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Il y a dans mon village un étang,
qui à une époque lointaine, alimentait la roue à aubes d'un moulin à farine et
d'un moulin à scie. Ce plan d'eau est le prolongement d'un canal qui prend
naissance dans la rivière des Mille-Îles et vient entourer de son bras liquide
un lopin de terre que l'on nomme l'Île des moulins. Après les heures de gloire
du pouvoir de l'eau, l'île-jardin est restée à l'abandon et sans demander la
permission la nature est redevenue maîtresse des lieux. Habité par les arbres,
cet îlot sauvage parsemé de ruines de pierres fut tout au long de mon enfance
notre terrain de jeux privilégié. Les saules pleureurs, ces arbres mi-terriens,
mi-marins jouaient les gardiens de ce havre mystérieux. Tels des soldats en
treillis végétal, ils en interdisaient l'entrée. Cerbères plutôt sympathiques,
les pieds dans l'eau et les bras tendus, ces saules paresseux semblaient
s'étirer au soleil après le bain. Ils fermaient volontiers les yeux lorsque
nous leur passions entre les racines afin de pénétrer dans le secret de leur
monde émeraude.
Le plus beau, le plus grand, le plus vieux était celui qui, tout près de l'écluse, le premier nous souhaitait la bienvenue.
Nous l'appelions Shiva la pieuvre
car ses branches nous semblaient autant de bras voulant nous prendre. D'autres
lui donnaient le nom de « l’ancêtre », il était là depuis si longtemps. De mon
côté, je préférais l'appeler « l'arbre
mémoire », il en avait vu passer des gens de toutes conditions et entendu des
histoires et des romances à ne plus finir.
Ses lourdes branches en
effleurant le sol nous invitaient à grimper dans ses ramures pour s'y asseoir à
califourchon et à rêver. En l'escaladant afin de se trouver une branche
confortable, il n'était pas rare de se retrouver nez à nez avec des visiteurs,
camouflés dans ses ramifications, venus lui confier quelques secrets
inavouables ou des peines trop grosses à supporter.
Ce grand saule a été le lieu de
rendez-vous de plusieurs générations, c'était notre médecin de campagne, une
sorte de psychanalyste qui savait écouter. Et pour les rares personnes qui
connaissaient le langage des arbres, ils le considéraient comme un philosophe. Il
n'était pas l'arbre à palabre comme dans certaine culture, on ne discutait pas
en groupe à son pied, on ne venait pas pour régler des litiges mais pour se
confier à lui, se vider de ses peines ou pour partager ses joies. L'ancêtre
puisait son énergie dans les profondeurs argileuses de l'île et jusque dans les
assises minérales du village. Chacun repartait rempli d'une nouvelle force qui
ne semblait jamais vouloir se tarir.
Quel âge pouvait-il avoir? Les
plus anciens villageois nous disaient l'avoir toujours vu et nous assuraient
que lorsqu'ils étaient enfants, déjà leurs parents racontaient des histoires à
propos de cet arbre. Certains jours où le temps était calme et que l'eau du
bassin se transformait en miroir, le saule se fabriquait un jumeau identique à
un point où il était difficile de reconnaître le vrai du faux. Celui d'en haut
se confondait à celui d'en bas dans une hallucinante perfection.
« La Table d'émeraude », si
complexe à déchiffrer, tout à coup devenait image et nous dévoilait ses
arcanes. « Tout ce qui est en bas est comme tout ce qui est en haut et tout ce
qui est en haut est comme tout ce qui est en bas pour le miracle d'une seule
chose »...
Le souffle d'Hermes Trismégiste
faisait vibrer l'arbre dans l'intimité de ses vieilles racines jusque dans ses
ramifications les plus tendres. « Ses racines parlent aux démons, son tronc
s'adresse aux hommes et ses rameaux côtoient les anges ».
Le vieux Phidime Therrien, érudit
de profession, qui avait l'âge honorable de quatre-vingt-seize ans et qui se
connaissait en arbre aimait dire que le grand saule était une bibliothèque à
lui seul. Il disait que son fut était l'édifice principal, que chaque branche
était divisée en domaines, ses feuilles en autant de livres et naturellement
ses racines constituaient les réserves d'incunables, de parchemins, de
manuscrits, de tablettes d'argile et d'un gros stock de mémoire vive d'avant la
naissance des écritures. Il disait aussi que si nous comprenions le langage des
oiseaux[1], nous
pourrions avoir accès à la bibliothèque.
- Pourquoi croyez-vous qu'ils sont toujours en conférence, les
oiseaux? Et pourquoi aussitôt perchés sur une branche, ils se mettent à réciter
de la poésie ou à nous raconter des histoires?
A qui croyez-vous qu'ils parlent, les oiseaux répétait toujours Phidime
Therrien. Et vous croyez peut-être que c'est par hasard qu'ils font leurs nids
dans les arbres? Les oiseaux.
Je n'ai pas connu personnellement
Phidime Therrien mais mon grand-père m'a rapporté l'avoir entendu dire que les
pics-bois avaient été nommés pour vider la mémoire des arbres morts afin que
jamais ne se perde ce qu'ils avaient emmagasiné de leur vivant. Ensuite les
pics-bois transmettent l'information à des arbres plus jeune. C'est pourquoi
disait-il, qu'il ne faut pas abattre les arbres morts car il faut beaucoup de
temps pour transférer tout le savoir d'un arbre.

On disait aussi dans mon village,
que du temps de Phidime, lorsqu'on le cherchait, on le trouvait assis adossé au saule, l'oreille collée sur
son tronc. Les gens ont toujours cru qu'il y faisait sa sieste.
Je suis devenu artiste peintre et
pendant des années j'ai dessiné et a peint ce grand saule en toutes saisons et
à toute heure du jour. Un modèle de rêve. Il n'y a pas un matin où mon arbre se
présentait de la même manière. Au printemps, sa tendre frondaison me
remplissait de joie, de vert en vert il explosait dans des métamorphoses
inouïes. A l'été, le moindre vent dans
ses cheveux le rendait ivre de bonheur. Tous les oiseaux y établissaient leur
résidence et leur concert ininterrompu transformait l'île en opéra de Milan.
L'automne venu, son langage montait en crescendo vers des hautes voltiges d'or
et de bronze. Et enfin à l'approche de
l'hiver, consentant à se dévêtir, il se
dépouillait de ses habits pour se montrer nu, afin que je saisisse les
subtilités de ses moindres rameaux. De son corps noueux, à ses longs bras
lisses, jusqu'à ses plus secrètes ramifications.
Il n'arrêtait pas de me
surprendre. J'ai la certitude qu'il me parlait mais moi comme un analphabète,
je ne le comprenais pas. J'aurais voulu percer son mystère, comprendre son
magnétisme, apprendre pourquoi tant de gens venaient le voir, s'assoir à son
pied ou dans ses branches. Et surtout, pourquoi il pleurait, le saule.
Pleurait-il de peine ou de joie? Ses larmes en tombant dans l'étang faisaient
des cercles concentriques qui allaient s'échouer sur la berge opposée. Et les
oiseaux chantaient.
Des années plus tard, un matin
tôt, pendant que le soleil se battait avec les nuages, j'étais confortablement
installé sur sa troisième branche et je contemplais sans réfléchir la surface
tranquille du réservoir, pendant que des carpes petit-déjeunaient de patineurs
et de libellules fraîches.
Ce spectacle banal en soit, m'a
tout à coup transporté une dizaine d'années auparavant lorsqu'un visiteur après avoir vu l'exposition où je
présentais une série de dessins et de peintures ayant pour sujet le saule de
l'île, s'est arrêté devant en dessins en noir et blanc montrant le grand saule
en réflexion dans l'eau. Dans le livre
des commentaires placé à la sortie de la galerie. Il a écrit : « Heureux celui qui voit les nuages dans la
rivière car il voit les poissons dans les arbres[2] ». C'était signé : Un sage
chinois.
Combien de fois avais-je vu le
double de mon saule dans le miroir mouvant, combien de fois avais-je vu les nuages
se refléter dans l'eau de l'étang, combien de fois avais-je vu des carpes nager
à la surface de l'onde. Toutes ces images étaient pour moi séparées. Il aura
fallu que les années passent pour qu'un sage chinois les réunisse dans une
même phrase et qu'éclate au grand jour ce que mon ami le saule voulait me dire.
Que j'étais un homme heureux!

[1] [ndlr] L’accès à la compréhension de la “langue des
oiseaux” correspond à un état spirituel que l’on doit mettre en lien avec
l’état adamique androgyne (Adam à la fois masculin et féminin, degré
ontologique précédant celui où il sera déterminé sexuellement) dont il est
question dans le passage de l’Ancien Testament suivant : “Il vivait en paix, car il y avait en ce temps là, entre l’homme et
tous les animaux, une parfaite union”.
On peut aussi l’associer à une faculté
spirituelle qui permet d’entrer en communication avec le domaine où règne le
Roi Pêcheur dans le Mythe du Graal. Il faut se rappeler que lorsque Perceval
n'a pas encore pris pied dans le domaine spirituel, il ne peut pas même
formuler “sa question”, ce qui est une métaphore pour signifier qu'en cet état l'être n'a pas la faculté d'interagir avec ce domaine.
René Guénon, dans “Symboles
de la science sacrée”, souligne que dans le Qoran (27-15.) la langue des oiseaux est
associée à un état angélique : « Et
Salomon fut l’héritier de David ; et il dit : O hommes ! nous avons été
instruit du langage des oiseaux [‘ullimna mantiqat-tayri] et comblé de toutes
choses… ».
Enfin dans les arts martiaux, le Kiaï silencieux, Kensei, est en étroite relation avec
cette langue puisque, suivant la légende, il permet de tuer et ressusciter un
oiseau (maîtrise de la vie et la mort).
[2] [ndlr] Ce thème évoque le retournement des
perceptions que l’on éprouve lors de l’entrée dans le domaine spirituel. Tant
que l’oeil intérieur n’est pas ouvert on reçoit le monde phénoménal au fil des
instants. Lorsqu’il est ouvert le monde phénoménal est vu être acté par la part de la
Vertu Universelle qui se tient là où cause et fin se superposent.

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