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Prochaine publication : N°9 - Février 2016
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Dans une conférence donnée en
2006 au Chili, Christian Tissier Sensei, en parlant du pratiquant engagé
authentiquement sur la voie, pense que celui-ci doit se demander tous les jours
(sans nécessairement détenir la réponse ni même chercher à l’obtenir
immédiatement), “quel est le but et quelle est la finalité” de la voie, sans
quoi il passe à côté[1].
Comme cela a été évoqué dans un
précédent numéro[2], le
Dojo, le Lieu de la Voie, nous permet d’apprendre à travers des techniques
martiales les lois existentielles fondamentales. Il nous offre aussi
l’inestimable opportunité de nous questionner sur la nature du but offert par
la pratique d’une voie traditionnelle et sur ce que peut être la destinée
ultime de l’homme.
Nous pouvons à cette occasion
essayer de cerner quelle a été notre motivation lorsque nous-nous sommes dit,
“je vais apprendre tel ou tel art martial”, ou “je vais étudier tel ou tel art
traditionnel”. C’est après quelques années de pratiques que nous pouvons mieux
regarder ce qui nous pousse à persévérer malgré les immenses difficultés du
chemin vers l’accomplissement du geste pur. Souvent la motivation première
s’est muée en quelque chose de complètement différent[3], dévoilant du même coup la
véritable raison de notre entrée dans la voie, beaucoup plus vitale et beaucoup
plus profonde que ne le laissait soupçonner la raison initiale. N’ayons pas peur de quêter cette cause intime qui nous
anime. Voyons si derrière une attitude extérieure apparemment pure ne se cache
pas le désir d’usurper la voie pour se rehausser auprès des hommes[4]. De la
même façon, voyons si derrière une apparente vanité ou une fausse indifférence
ne se cache pas un amour profond de la voie. Les apparences sont souvent
trompeuses. Cependant la traversée des grandes épreuves nous aide souvent à y
voir plus clair et à abandonner nos illusions.
Le début du parcours est le plus
facile. Il y a tellement à découvrir ! L'ampleur des concepts à intégrer est si
vaste, que cette période nous offre de très nombreuses occasions de vivre de
grandes satisfactions. Je dirais que lors de cette étape initiale, la
nourriture est abondante, des fruits s’offrent à profusion. Puis surviennent
les temps où nous devons abandonner cette maternance. Pour prendre une parabole
agricole[5], on
pourrait dire qu’après avoir été des consommateurs de denrées immédiatement
accessibles, nous devons devenir les ouvriers agricoles d’une terre commune
pour participer à une maturation que l’on espère prometteuse. Ensuite
surviendront les temps où il faudra aller encore plus avant dans l’engagement
et devenir l’auteur de notre propre récolte. C’est lors de ces deux dernières
phases que nous devons persévérer sans faillir, savoir aller chercher les
bonnes semences, les planter avec un grand savoir-faire dans une terre fertile.
Le travail est sans cesse à renouveler. Aller chercher les graines chez un
Maître riche et fécond, puis les planter en sa propre terre idéalement préparée
et entretenue par une pratique intense. Il faudra aussi favoriser la croissance
des futures plantes par une attention soutenue et l’emploi des gestes justes
aux moments justes[6] ce qui
demande bien évidemment de porter un regard parfaitement honnête sur son réel
avancement[7].
On comprendra aisément à l’aide
de cette parabole que l’on ne peut faire une bonne récolte qu’après un travail
préparatoire attentionné et savant[8].
Attentionné, parce que chaque phase de la transformation de la graine en une
plante pourvoyeuse de fruits demande une grande rigueur. Savante, parce que le
bon agriculteur est celui qui sait se conformer (s’harmoniser) aux rythmes du
Ciel et de la Terre.
“« Takemusu
aiki », c'est exactement comme un gros arbre dont le centre qui respire est
doté de chair et de peau, de branches et de feuilles, qui étend ses racines
dans la grande terre, et respire dans le ciel. Il n'y a pas la moindre feuille
qui tombe.[9]”
On comprendra aussi en
considérant tout le développement d’un arbre fruitier à partir de la graine
originelle, que les fruits ne pourront être cueillit qu’après de très nombreux
cycles saisonniers[10].
L’éclosion de la graine, puis sa sortie de terre, bien qu’étant des étapes
fondamentale et sources de grandes satisfaction ne sont pas le but final.
Il y a donc là une véritable
épreuve à surmonter dans la nécessité de persévérer sur de très longues années
pour que l’on commence à sentir poindre les fruits de l’expérience, de la
maîtrise et de transformation existentielle.
Ce n’est qu’après cette longue maturation que l’on comprendra que les premières
satisfactions obtenues dans l’apprentissage des techniques de base ne peuvent
en aucun cas se mesurer à celles obtenues à l’aulne de l'état où l’on sait
instantanément que l’on possède la solution à la situation alors qu’elle n’est
pas encore “agit”.
"Aussi, en tant qu'être humain, faut-il faire
éclore les fleurs et cultiver les fruits de l'âme spirituelle, et prendre soin
des trois mondes que sont le monde des esprits, le monde apparent et le monde
divin. Mon souhait est d'aider de tels aspirants, s'il s'en trouve."
C’est parce qu’il est facile de
nous laisser entraîner par la marche inexorable de la vie, en accomplissant
machinalement la rengaine quotidienne sans qu’aucun questionnement essentiel ne
nous traverse plus, que nous devons savoir rester constant dans la voie.
Au fur et à mesure que le temps
repousse dans les souvenirs l’indéfinie suites des instants présents porteurs
des décisions inhérentes à nos motivations du moment, on en vient à oublier que
la vie est un chemin souvent labyrinthique qui nous fait traverser les marches
d’un royaume composés de multiples paysages où s’enchaînent des sortes de
tempérances saisonnières.
C’est lors de noeuds existentiels
critiques que nous franchissons de nouvelles marches, de nouveaux âges, des
nouvelles tempérances, de nouvelles expériences, que nous empruntons une
direction que nous pensons être favorable à notre destinée. Lors de cette
traversée, nous restons généralement trop préoccupé à parfaire l’acheminement
plus ou moins maîtrisé vers le but fixé, pour nous rendre compte que le passé
peu donner au présent un relief et une vérité surprenante. Cette occupation,
cette préoccupation, cet acharnement parfois, qui nous habite lors du franchissement
d’une contrée singulière, nous fait souvent oublier les pourquois de tous nos
anciens choix et occulte plus ou moins hermétiquement les mutations profondes
qu’ont subies nos motivations au cours de notre maturation existentielle.
Cependant, au fur et à mesure que les expériences fouettent et usent nos vieux
habits (kimonos), nous voyons plus clairement la nature de ce qui nous meut
profondément.
Paradoxalement, c’est lors des
renoncements que nous acquérons de nouvelles libertés. C’est lorsque nous
renonçons (de gré ou de force) à la volonté de vouloir être quelque chose de
singulier que l’on fait le constat de la démesure de notre vieil orgueil (il
est cependant celui qui nous a permis de tenir le cap vers un but dont nous
ignorions tout) en même temps que l’on découvre la richesse inestimable du
fruit qui nous est offert et dont nous ne portons aucune paternité. Tout juste
avons nous fait l’effort suffisant pour nous en rapprocher.
[5] Le Fondateur de l’Aïkido se considérait comme un
fermier. Il insistait sur le parallèle entre l’agriculture et le cheminement
sur la Voie de l’Aïki. C’est le principe de heino-ichinyo,
combattre et cultiver la terre ne font
qu’un (voir “Aïkido, l’Oeuvre d’une vie”, Kisshomaru Ueshiba, Budo
Editions, pages 332 et suivantes).


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