Sommaire N°13



■ Jean-Luc Saby : Trop d'effort tue la voie !
■ Neko Haiiro : Le Mât du Monde ■ Philippe : A la découverte d'une tradition méconnue, la tradition du Mandé |
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Prochaine publication : N°14 - 6 Mai 2017
Lorsque celui-ci est un art majeur, c’est-à-dire un art qui dispose d’un apprentissage par transmission Maître à élève d’un savoir-faire en rapport avec la Beauté, tels que la musique classique, le théâtre, la danse, l’art de la Paix[2], etc.., la palette des techniques sera très vaste. Elle couvrira de nombreux aspects de l’existence, comprenant tout à la fois celles qui concernent les modalités corporelles, celles qui impliquent un contrôle de son émotivité, celles qui font appel à la qualité de son énergie vitale et celles qui appartiennent à des domaines plus subtils encore comme ce qui est appelé dans l’art du chant “la projection de la voix” qu’il faut certainement mettre en relation avec la “Puissance d’être”, ou encore celles en rapport avec l’intégrité existentielle (notion de vie et de mort).
Roberto Alagna :
“Moi je me souviens quand j’étais gamin,
je fumais, je buvais un petit verre, et puis du jour au lendemain mon vieux
prof m’a dit : bon écoute si tu veux faire de l’opéra il faut arrêter. Bah j’ai
tout arrêté, parce que l’ordre m’a plu, parce que la passion était plus forte
et donc pour moi c’est pas un sacrifice. Il faut pas boire parce que la
muqueuse est très fragile, donc le vin, le champagne tout ça use un peu la
muqueuse. Mais il n’y pas que ça, le café c’est pareil ... Pour la voix c’est
simple, tout fait mal. Le seul truc qui est vraiment efficace et qui fait du
bien, c’est de se taire.“
...
“Je crois que j’ai donné beaucoup au théâtre,
à la musique. Ca a été ma passion, c’est ma passion toujours, j’ai donné toutes
mes forces, j’ai donné toute ma vie, j’ai donné… j’ai quasiment tout sacrifié
pour ce métier.[1]“
Roberto Alagna et Luciana d'Intino dans Il
Trovatore à Palerme
(décembre 2002)
Ces paroles du grand ténor Roberto
Alagna, nous montrent que même pour une personne dotée de dons exceptionnels, l’accès
à l’état de Maîtrise d’un art demande un engagement total. Il ne nous viendrait
pas à l’idée que l’état atteint par Roberto Alagna puisse surgir d’un seul
coup, sans aucun effort ou par une opération mystérieuse comme le simple
contact ou la simple relation avec un Maître. On se doute qu’en plus de
prédispositions naturelles, il faut un apprentissage et une intégration
complète des techniques de l’art.
Lorsque celui-ci est un art majeur, c’est-à-dire un art qui dispose d’un apprentissage par transmission Maître à élève d’un savoir-faire en rapport avec la Beauté, tels que la musique classique, le théâtre, la danse, l’art de la Paix[2], etc.., la palette des techniques sera très vaste. Elle couvrira de nombreux aspects de l’existence, comprenant tout à la fois celles qui concernent les modalités corporelles, celles qui impliquent un contrôle de son émotivité, celles qui font appel à la qualité de son énergie vitale et celles qui appartiennent à des domaines plus subtils encore comme ce qui est appelé dans l’art du chant “la projection de la voix” qu’il faut certainement mettre en relation avec la “Puissance d’être”, ou encore celles en rapport avec l’intégrité existentielle (notion de vie et de mort).
Ces considérations éclairent
merveilleusement les propos de Kisshomarû Ueshiba concernant l’investissement
nécessaire pour réaliser l’opération mystérieuse de l’Union de son ki
individuel avec le Ki de l’Univers :
“A
la question de savoir comment unifier le ki de l’univers au ki individuel, pour
harmoniser leur travail et leur écho mutuel, la réponse réside dans
l'entraînement et la pratique intensive.[3]”
A l’occasion d’une interview O’Sensei disait :
“Le
Budo ce n’est pas comme la danse ou le cinéma. Qu’il fasse beau ou qu’il
pleuve, il faut pratiquer tous les jours de sa vie si on veut progresser.”
“La
Voie de l’Aiki est sans fin. J’ai maintenant 74 ans, mais je continue ma quête.
Ce n’est pas une tâche aisée que de maîtriser la Voie en Budo ou pour d’autres
arts. En Aïkido on doit comprendre chaque phénomène de l’univers. Par exemple,
la rotation de la Terre et le cosmos le plus complexe et le plus étendu. C’est
l’entraînement de toute une vie.”
Kisshomaru précise :
“C'est
au travers d'un entraînement sincère et sérieux, s'attachant aux principes de
l'aïkido, que le pratiquant pourra accéder à l'unité du ki, du corps et de
l'esprit, générant alors un flux d'énergie puissant.[4]”
O’Sensei a dit aussi :
“Pratiquons avec sincérité l’art de la Paix, et les pensées mauvaises,
les actions négatives, disparaîtront naturellement. Le seul désir qui doit
subsister est celui d’une soif toujours grande d'entraînement dans la Voie.[5]“
L’évocation de la perte de tous les désirs excepté celui de
l’amour de la pratique dans la Voie, est une autre façon d’évoquer le processus
de réduction de son moi distinct et de
son mouvement particulier à presque rien pour paraphraser Tchoang-Tzeu.
Cette perte de tout désir personnel, cet annihilation d’ego est ce dont parle
le violoncelliste Jérôme Pernoo en évoquant la nécessité de ne pas mettre “son grain de sel” lorsque l’on s’engage
totalement dans l’interprétation d’une oeuvre :
“J’ai
toujours envie de contextualiser les oeuvres, pour… pour non seulement qu’on
les comprenne, mais - c’est peut-être trop pédagogique de dire ça, c’est pas
dans cet esprit-là - mais c’est de faire glisser l’auditeur dans l’oeuvre.
Alors pour cela il faut le mettre dans certaines conditions, dans un
conditionnement. Or le conditionnement de l’oeuvre, c’est celui qu’on travaille
nous en tant qu'interprète, pour qu’il nous traverse, que, voilà, on soit dans
le style, dans le sujet, dans ce que ça raconte etc… et que en y mettant notre
âme, on n’y mette pas notre grain de sel, si vous voulez.[6]”
Il y a dans la nécessité de l’effacement d’ego pour accéder à
l’essence d’une oeuvre une parfaite analogie avec la nécessité de vaincre ego
pour accéder à la fusion de son essence avec l’essence de l’Univers, quête des
voies spirituelles telle que la Voie de l’Aïki. Cette victoire sur ego est la
devise même de l’Aïkido : “Masakatsu
Agatsu Katsuhayabi Su O’Kami” que l’on peut traduire par “La véritable victoire est vaincre ego pour
voguer vers l’instant de l’ultime accomplissement au Cœur du Grand Kami. Le
Grand Kami de l’Aïki !”
Mener à bien l’abolissement de tout attachement qui est
l’état d’être corollaire à l’état de Maîtrise, est une tâche terriblement
difficile parce que l’on est immergé dans un monde où l’on est en rapport
constant avec les autres êtres. Aussi la recherche de la perfection se
confronte-t-elle en permanence à ce que l’on extériorise, à la façon dont cette
extériorisation se répercute dans le monde et dont le monde en fait retour, à
la nature du bénéfice que l’on attend de ses actions extérieures. Ces
problématiques sont parfaitement exprimées dans le dialogue entre les deux
artistes Pascal Amoyel et Jacques Weber à propos des grands artistes qui se
sont retirés de la scène au faîte de leur gloire (notamment Arturo Benedetti
Michelangeli, Franz Liszt, Jacques Brel) :
“Pascal
Amoyel : C’est toujours une
expérience, comme dit Jacques Weber, mystique, spirituelle, d’écouter du Gould.
Après effectivement quand on l’entend dans Bach on le sent totalement en
fusion, il ne fait plus qu’Un avec la musique, on dirait même qu’il s’oublie
même dans la musique de Bach.”
Jacques Weber :
Et puis peut-être, je dis bien peut-être,
je reprends l’exemple de Brel parce que ça je connais mieux. Brel avait dit
“vous allez voir pourquoi je m’arrête, regardez la quatrième chanson”, en effet
à la quatrième chanson les gens se relevaient dans la salle. Il dit vous voyez
maintenant j’arrive à faire ce que je veux. Et c’est pour ça qu’il s’était
arrêté. Mais ce que je veux dire c’est que, il y a quelque chose qui est tout à
fait compréhensible dans l’ordre de l’absence absolue et définitive de vanité.
Donc, je m’extrais du rapport au public. Dans le rapport au public, quoi qu’on
en dise quoi qu’on en fasse - la vanité est absente chez les grands - mais il y
a quand même un rapport de séduction en permanence. Or l’absolue…, enfin,
l’absolue clarté, l’absolue perfection, que peut-être cherche Gould dans une
folie qui n’en est pas une, qui est peut-être simplement la lucidité de
l’artiste, c’est peut-être dans un rapport très solitaire, très monacal, je
sais pas. Et ma foi si je reprends certaines paroles que j’ai eues à un moment
où je ne buvais pas que de la contrexeville, moi je disais “mon rêve c’est de
jouer finalement sur la banquise devant un ours blanc.” … [il se moque de
lui même] mais ça disait quelque chose,
parce qu’on dit toujours le grand acteur est celui qui va jouer “mains en bas”.
C’est-à-dire le vieil acteur joue sans plus aucun effet, sans plus rien. Tout
est donné, tout est épuré, tout est “absenté.”
Pascal Amoyel :
Je trouve que le mot absence est très
juste, parce que finalement il y a un conflit permanent, notamment sur la scène,
mais au sein de l’artiste, entre le côté extériorisation, le côté “je joue
pour”, et cette vision impersonnelle finalement qui est la sienne. ...
Je crois que c’est Louis Jouvet qui disait cet état à atteindre quand on
joue finalement on ne joue pas, c’est pas soi, disons c’est le Grand Soi, si je
puis dire, “Ça joue”. C’est pas “je joue” c’est “Ça joue”... Quand “Ça a joué”, quand il y eut cette
communion, il n’y avait personne, il y avait juste “La Musique”.[7]”
Ce “Ça joue”
rejoint très exactement le “Quelque chose
tire” évoqué par Eugen Herrigel dans son ouvrage “Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc” :
“Et
ainsi, on recommença tout depuis le début, comme si tout ce qui avait été
appris jusqu’ici était devenu inutilisable. Mais je ne réussissais pas plus
qu’auparavant à demeurer en état d’indifférence dans la plus haute tension,
comme s’il eût été impossible de m’échapper de l’ornière creusée. C’est pour
cette raison que je demandai un jour au Maître : « Mais comment le coup peut-il
partir si ce n’est pas moi qui le tire ?
— Quelque chose tire ! Répliqua-t-il.
— Plusieurs fois déjà, je l’ai entendu de votre bouche, il faut donc que
je modifie ma question. Comment puis-je donc attendre le départ du coup en état
de renoncement à moi-même, si mon Moi ne doit plus être présent ?…
— Quelque chose persévère en la tension maxima !
— Et qui est ou qu’est-ce que ce quelque chose ?
— Dès que vous comprendrez cela, vous n’aurez plus besoin de moi. Et si
vous épargnant l’expérience personnelle, je voulais vous mettre sur la piste,
je serais le plus mauvais des Maîtres et je mériterais d’être chassé. Donc,
n’en parlons plus et entraînons-nous ! »
Toutes ces personnes parlent de la même expérience, de
l’accès temporaire ou définitif à un état où la volonté individuelle s’est
retirée pour laisser agir un mouvement ayant une source et une résonance
universelle. Toutes évoquent cette condition indispensable du retrait d’ego, de
la volonté propre et d’un très long et ardu “entraînement” pour que puisse se
produire cette rencontre avec un état de grâce.
Comme l’évoque Pascal Amoyel, être spectateur des personnes
atteignant cet état permet dans certains cas de vivre une expérience de
communion et de participation plus ou moins profonde avec l’état de celles-ci.
C’est par ces moments de communion que les êtres peuvent participer à une
réalité plus grande que celle perçue par les sens physiques ou inférée par
l’analyse et entrer dans une relative certitude[8] qu’il est possible de se
transformer existentiellement par la pratique d’un art. La fonction de ces
Maîtres est donc d’une grande importance pour que nous continuions à être les
témoins des états gnostiques et pour éventuellement faire naître en nous le
désir de nous engager dans la pratique d’un art. Sans doute y a-t-il dans tout
art majeur une dimension spirituelle (transcendante)[9] qui peut être atteinte
lorsque la pratique des techniques qui le structure est menée à son plus haut
degré d’investissement et de perfection. A condition, bien entendu, que
l’institution portant l’art au sein de l’organisation sociale ait gardé intact
le lien avec le Coeur du Monde.
O’Sensei considérait l’ensemble des techniques d’Aïkido comme
une authentique prière :
“Par
ailleurs, la prière, au pied de la réalité, jaillit en tant qu'art martial. La
prière elle-même doit être l'ensemble des techniques martiales. La prière doit
réellement purifier ce monde. Autrement dit, la prière est elle-même la
réalisation du bu. Donc, pour les gens qui ont la foi, comme vous tous, il est
nécessaire d'étudier le bu. Ceux qui n'ont pas la foi ne peuvent pas saisir le
takemusu aiki.[10]”
Il rappelait aussi que la réalisation de notre propre
transformation spirituelle permet de participer à la protection de la Vie,
puisque par la conformation des rythmes harmoniques de ses propres modalités
constitutives (esprit et corps) à l’ordonnancement universel (par
l’abolissement de toute dissonance avec le principe divin - l’ennemi étant la
marque de la persistance d’une dissonance) confère à l’être le statut de “Coopérateur Céleste” - pour reprendre
une expression Taoïste - signifiant que l’on Coopère à l’Harmonie Universelle à
ce qui perpétue la cohésion universelle :
“Aïkido est Ai (amour). On convertit son cœur à ce grand amour de
l’univers, puis on doit soi-même se charger de la protection et de l’amour de
toute chose. Accomplir cette mission serait le vrai Budo. Vrai Budo signifie
vaincre sur soi-même et éliminer le cœur combattant de l’ennemi...Non, c’est une voie d’auto
perfection absolue où la notion même d’ennemi est éliminée. La technique d’Aïki
est entraînement ascétique et une voie à travers laquelle on atteint un état
d’unification du corps et de l’esprit par la réalisation du principe divin.[11]”
[1]
Extraits de “Roberto Alagna, l’Homme à la
voix d’or”, France 3 - le 16/12/2016 à 22H05
[2]
C’est une traduction possible de Budo lorsqu’il est porté à sa plus haute
finalité.
[3]
Kisshômaru Ueshiba, “L’Esprit de l’Aïkido”,
page 91, Budo Editions
[4]
Kisshômaru Ueshiba, “L’Art de l’Aïkido”,
Budo Editions, page 83
[5]
Morihei Ueshiba, “L’Art de la Paix”,
Guy Trédaniel Editeur
[6]
Jérôme Pernoo,
Violoncelliste, dans “Classic Club”
de France Musique le Mardi 3 janvier 2017.
[7] Pascal
Amoyel, pianiste et Jacques Weber, acteur, réalisateur, scénariste, dans “Classic Club” de France Musique le Mardi
10 mai 2016.
[8] Par rapport aux trois degrés de Certitude définis
dans le soufisme, la certitude dont il est question ici correspond au premier
degré c’est-à-dire la “Certitude
théorique”. Il y a ensuite la “Certitude intuitive”, puis la “Vérité de Certitude”. Cf. “Textes sur la connaissance Suprême”,
Muhy Ed-Dïn Ibn Arabî, Traduction et notes Michel Valsan.
[9] Peut-être faut-il plutôt dire qu’un art est majeur
quand il permet de réaliser la transformation spirituelle des personnes
prédisposées.
[10]
“Takemusu Aïki”, Morihei Ueshiba,
éditions du Cénacle, Vol. II, page 63-64
[11] Interview conjointe de O’Sensei et Kisshomaru Ueshiba
publiée en japonais en 1957 sous le titre “Aïkido”
traduit du Japonais par Stanley Pranin pour le journal Aiki News N° 18 en Août 1976.
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