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Lorsque l’on considère l’état de maîtrise dans quelque art traditionnel que ce soit, il arrive fréquemment que la notion de transcendance soit évoquée. Mais on l'invoque aussi lorsqu'il est question d'un dépassement de soi lorsqu'un' épreuve particulière a nécessité un effort extraordinaire.
Cependant ne doit-on pas se demander si tous les dépassements conduisent nécessairement à l’état de transcendance et notamment tel qu’il est envisagé dans la pensée traditionnelle et plus particulièrement dans la tradition extrême-orientale ? Disons-le dès à présent, en Aïkido cet état correspond à l’état Takemusu Aïki, que je traduis personnellement par l’état “d’enfantement céleste des techniques d'Aïki”.
Lorsque l’on considère l’état de maîtrise dans quelque art traditionnel que ce soit, il arrive fréquemment que la notion de transcendance soit évoquée. Mais on l'invoque aussi lorsqu'il est question d'un dépassement de soi lorsqu'un' épreuve particulière a nécessité un effort extraordinaire.
Cependant ne doit-on pas se demander si tous les dépassements conduisent nécessairement à l’état de transcendance et notamment tel qu’il est envisagé dans la pensée traditionnelle et plus particulièrement dans la tradition extrême-orientale ? Disons-le dès à présent, en Aïkido cet état correspond à l’état Takemusu Aïki, que je traduis personnellement par l’état “d’enfantement céleste des techniques d'Aïki”.
Nous savons que pour se rapprocher de l’état où les techniques deviennent parfaitement naturelles et spontanées (comme cela est le cas, par exemple, en Aïkido ou pour la maîtrise d'un instrument de musique), il est nécessaire du suivre un apprentissage d'une rigueur et d'une intensité sans précédent lors duquel on sera amené à traverser contentements et désespoirs.
Pourtant on associe souvent la transcendance à un
processus intellectuel qui serait poussé au-delà de son maximum.
D’autres fois on imagine qu’elle survient lorsque l'on doit aller au-delà des limites de ses possibilités physiques. D’autre fois
enfin on pense qu’elle se produit lorsque l’être est contraint de vivre des conditions psychiques extrêmes. Dans tous les cas cet état transcendant est envisagé comme
un processus inconscient qui se produirait - suivant le plan de l’être
préférentiellement envisagé - dans le cerveau, dans le corps ou
dans la psyché, et mènerait à une impression temporaire
d’adhésion à l’universalité. Dans tous ces cas, ce processus reste entièrement restreint à l’individualité et entièrement produit par elle.
Pour la tradition Taoïste (mais cela se retrouve dans
d’autres traditions vivant une doctrine de l’Unité) la
transcendance est vue comme un état permanent auquel on accède ...
par une succession de transformations existentielles grâce à
un enseignement impliquant toutes les modalités de l’être
(physiques, psychiques, intellectuelles, spirituelles) qui conduit à
une modification de sa conscience d’être et de son mode de
participation au monde. Cet enseignement est considéré comme une
science ultime s’appuyant sur une méthodologie rigoureuse, faisant
traverser (sans qu’il n’y ait aucun systématisme dans ce
processus1)
une succession d’états auxquels des noms symboliques ont été
donnés et pour lesquels des facultés permanentes parfaitement
identifiables sont inhérentes. Comme je le rapporte dans mon ouvrage
“Comprendre l’Essence du Budo” en page 131, la tradition
extrême-orientale retient plusieurs découpages pour énumérer les
états menant à celui d’Homme Transcendant. La tradition évoque
entre-autres le découpage en analogie avec le Ternaire emblématique
des trois Puissances Tien-Ti-Jen, celui en analogie avec la
doctrine des cinq éléments, enfin celui en analogie avec les dix
chiffres. Quelque soit le découpage envisagé, l’état ultime est
désigné par l’expression Chênn Jen ou « Homme
transcendant ».
Comme nous allons le voir, Chênn désigne Ce qui
totalise l’ensemble des degrés existentiels, ou, sous un autre
point de vue, l’état reconnu à un être Uni au Tao. Par extension
il est utilisé pour reconnaître l’affinité d’un être ou d’une
chose avec une Vertu (Te) discernable du Tao.
Le radical gauche de Chênn, Chèu, désigne le
domaine inconditionné où tout est en plénitude (les deux traits
supérieurs sur le radical ci-dessous) mais aussi la part de notre
monde qui au sein de cette plénitude est en lien direct avec ce
domaine (les trois traits verticaux, “ce qui pend au ciel”
disent les gloses ci-dessous). Chéu, représente en quelque
sorte un domaine non accessible par les sens physiques, mais que l’on
peut appréhender en tant qu’individu à travers les signes qu’il
imprime dans le monde manifeste et avec lequel on peut faire Un par
un enseignement approprié.
Le radical droit de Chénn désigne quant à lui,
l’ensemble du domaine régi par les forces physiques et psychiques
(qui se manifestent selon des flux et reflux
cycliques), le domaine observable, mesurable, quantifiable. On peut
dire qu’il s’agit de l’ensemble de la manifestation
universelle.
Nous voyons donc que l’état Chênn sous-entend
une participation de l’être à quelque chose de plus grand que le
seul monde perçu et délimité par ses sens physiques, ce qui, bien
loin de le faire sortir du domaine manifeste, l’inclut dans le
domaine régent de la Manifestation. L’être, toujours participant à la Manifestation par son corps et sa psychè, ne se retrouve donc pas
détaché d’Elle, mais la dépasse par son Union avec le domaine
d’où Elle procède. En vertu de la participation au monde qui
englobe la Manifestation, l’être se retrouve dans un état où il
vit cet englobement du monde manifeste2.
C’est pour cette raison que certains êtres peuvent dire :
“À ce moment là, il n'y avait pas non plus de ki
de lumière blanche. L'univers, jusque dans ses extrémités, était
régi par ma propre respiration. Et l'univers était entré dans mon
ventre.3”
“Tout à coup j’aperçus que tous les êtres de
l’univers, du plus bas au plus haut degré, matériels et
spirituels, étaient devenus comme le vin ; moi, je les bus en une
gorgée, m’anéantis complètement et devint néant. Ensuite, je
pris conscience que la réalité unique existant en toute chose,
c’était moi, que tout ce qui existait c’était moi, et qu’il
n’y avait rien d’autre que moi-même. L’univers entier
subsistait en moi et tout était manifesté par ma manifestation.4“
“L'univers est vaste. Sa vérité principielle est
également vaste et sans limites. La vie de l'être humain est sans
début ni fin. Il vit en transcendant le passé, le présent et le
futur.
En conservant cette vie transcendante dans la matrice
du ventre, l'univers conservant de même tout dans la matrice du
ventre, on devient l'univers. En fait, on devient un avec l'univers.
Autrement dit, on est un avec Takaamahara.
Lorsque nous faisons un avec l'univers, notre danse
sacrée résonne avec brillance dans l'univers.
Les pratiquants de l'aiki doivent progresser en
partant de ces considérations. L'aikidô doit être la voie du
parachèvement de l'être humain, la voie des dieux, la voie de
l'univers.5”
“Alors en cassant notre petite coquille, on peut
déposer le vaste univers (la vie divine) dans le ventre. Par
conséquent, on comprend que le présent contient le passé très
ancien, et dans le passé très ancien réside le présent, mais
aussi, que dans le futur, il y a le présent, et dans le présent, le
futur.6”
Ce dernier extrait laisse entendre qu’il y a une
méthode pour accéder à cet état où il y a identité entre le
Ventre de l’Univers et son propre ventre. “Casser notre petite
coquille” laisse supposer que nous devons briser ce qui nous
maintient séparé d’un domaine accessible par d’autres sens que
les sens physiques et auquel nous viendrons à y participer par une autre énergie
que celle qui animait l’ancienne individualité. Voici un
commentaire Taoïste qui expose comment peut être entendu le
processus de l’Union.
“Un officier de Tch’enn en mission dans la
principauté de Lou, vit en particulier un certain Chousounn, qui lui
dit :
— Nous avons ici un Sage.
— Ne serait-ce pas K’oung-K’iou (Confucius) ?
demanda l’officier.
— C’est lui, dit Chousounn.
— Comment savez-vous que c’est vraiment un Sage ?
demanda l’officier.
— Parce que, dit Chousounn, j’ai ouï dire à son
disciple Yen-Hoei, que Koung-K’iou pense avec son corps.
— Alors, dit l’officier, nous avons aussi un
Sage, K’ang-ts’ang-tzeu, disciple de Lao-tan, qui voit avec ses
oreilles et entend avec ses yeux.
Ce propos de l’officier de Tch’enn ayant été
rapporté. au prince de Lou,celui-ci très intrigué envoya un
ministre de rang supérieur porter à K’ang-ts’ang-tzeu de riches
présents et l’inviter à sa cour. K’ang-ts’ang-tzeu se rendit
à l’invitation. Le prince le reçut avec le plus grand respect.
D’emblée K’ang-ts’ang-tzeu lui dit :
— On vous a mal renseigné, en vous disant que je
vois avec mes oreilles et que j’entends avec mes yeux ; un organe
ne peut pas être employé pour un autre.
— Peu importe, dit le prince ; je désire connaître
votre doctrine.
— Voici, fit K’ang-ts’ang-tzeu : Mon corps est
intimement uni à mon esprit ; mon corps et mon esprit sont
intimement unis à la matière et à la force cosmiques, lesquelles
sont intimement unies au néant de forme primordial, l’être infini
indéfini, le Principe. Par suite de cette union intime, toute
dissonance ou toute consonance qui se produit dans l’harmonie
universelle, soit à distance infinie soit tout près, est perçue de
moi, mais sans que je puisse dire par quel organe je la perçois. Je
sais, sans savoir comment j’ai su (Connaissance taoïste parfaite ;
consonance de deux instruments accordés sur le même ton, le cosmos
et l’individu, perçue par le sens intime, le sens global) !
Cette explication plut beaucoup au prince de Lou, qui
la communiqua le lendemain à Confucius. Celui-ci sourit sans rien
dire (Sourire d’approbation. Lui aussi étant devenu taoïste, il
n’avait rien à dire, dit la glose).7”
Il y a dans l’explication finale de K’ang-ts’ang-tzeu
une parfaite conformité avec l’explication donnée par O’Sensei
:
“Aussi, l'esprit en tant qu'esprit et le corps en
tant que corps doivent être mis en ordre. Après avoir ordonné
l'esprit et le corps8
chacun progressera vers le ki, le flux, la douceur, la force et leurs
mondes. Puis mettre les frontières du ki, du flux, de la douceur et
de la force correctement en ordre9,
et comprendre clairement par l'expérience, c'est ce qui s'appelle la
conscience divine10.
Devenir l'esprit et le corps de cet univers, et
pratiquer la lumière de l'harmonie est ce que, maintenant, je nomme
l'aïkido.11”
________________________________________________
1
Comme pour l'apprentissage de la lecture, on ne sait pas quand
l'apprenant deviendra lecteur mais on sait ce qu’il doit faire
pour y parvenir à condition qu’il aille au terme du processus
d’apprentissage.
2
Sous un autre point de vue cela revient à dire que l’être vit
“l’Unité
de la Multitude” (par sa participation au domaine régent) et la
“Multitude en l’Unicité” (par sa participation à la
Manifestation).
3
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki”,
Vol III, page 91
4
« La Roseraie du Mystère, suivi du Commentaire de Lahîjî »,
Shabestarî, Editions Sindbad
5
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki”,
Vol III, page 93-94
6
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki”,
Vol II, page 100
7
Lie-Tzeu, 4-B, “Les Pères du Système
Taoïste”
8
ce qui correspond au passage “Mon corps est
intimement uni à mon esprit” de Lie-Tzeu
9
ce qui correspond au passage “intimement
unis à la matière et à la force cosmiques”
10
ce qui correspond au passage “l’être
infini indéfini”
11
Morihei Ueshiba, “Takemusu Aïki”,
Vol I, page 140-141

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