■ Editorial - De la part intérieure à la Main Sabre (Te katana) | |
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Prochaine publication : N°7 - le 8 Août 2015
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O’Sensei a dit lors d’une conférence : “Les hommes ont oublié la communication avec la part intérieure. … Cependant, l'extérieur doit être réalisé par la part intérieure.”
Lorsque l’on pratique un art
martial, il peut être surprenant de se préoccuper d’intériorité et
d’extériorité. Pourtant lorsque nous cherchons à améliorer toujours plus la
qualité d’exécution des techniques, nous savons que la qualité de notre agissement extérieur
dépend pour une part importante de la qualité de notre état intérieur, bien que notre bonne forme physique compte aussi.
Notre état intérieur peut être évalué en fonction de la qualité de la maîtrise de notre
affect, de la bonne compréhension que nous avons des possibilités
d’actions/réactions entre les êtres et de la bonne intelligibilité que
nous avons de la situation en laquelle nous sommes immergés. Mais ce ne sont là
que des aspects purement individuels ordinaires qui ne prennent pas en compte le développement
des possibilités de mise en lien du microcosme avec le macrocosme qui se
traduisent par l’accroissement de notre ki, la prise de possession de notre
centre, le développement de Tekatana, l’accès à l’état Takemusu qui est la fusion de notre conscience individuelle en une conscience plus
grande.
Nous allons voir un peu plus loin comment la faculté Tekatana s’exprimait de façon extraordinaire chez le Fondateur, mais avant cela essayons de voir ce que représente la “part intérieure” dont parle O’Sensei ?
Nous allons voir un peu plus loin comment la faculté Tekatana s’exprimait de façon extraordinaire chez le Fondateur, mais avant cela essayons de voir ce que représente la “part intérieure” dont parle O’Sensei ?
On pourrait croire qu’il s’agit de ce qu'il y a le plus personnel, de ce qu’il y a de plus détaché du monde. On pourrait croire aussi que plus nous entrons en nous, plus nous-nous éloignons de l’universel, plus nous-nous rapprochons de l’individuel. En outre, nous pensons généralement que l’accès à la part intérieure passe nécessairement par un état de contemplation immobile[1]. Pourtant la pensée traditionnelle considère l’être d’une tout autre façon. Elle envisage tout d’abord l’existence suivant des aspects manifestes et des aspects non manifestes, suivant ce qui est soumis à un devenir (ce qui est périssable) et ce qui est immuable, suivant ce qui est transitoire et ce qui est permanent. Elle envisage que ce qui est temporel et localisable, se particularise en un microcosme au sein du macrocosme, établissant ainsi une délimitation entre ce qui constitue l’unité de ce microcosme (son intérieur) et ce qui ne le constitue pas en propre (son extérieur). Malgré cette délimitation inhérente à une manifestation existentielle rattachée à une conscience distinctive, ce microcosme reste lié au macrocosme, ce qui fait qu’il s’établit en permanence et pour chaque plan constitutionnel de l'être des flux et reflux entre l’intérieur et l’extérieur.
La pensée traditionnelle voit aussi
la manifestation universelle comme procédant de la dissociation de deux
domaines, l’un Céleste l’autre Terrestre, entre lesquels tous les êtres se
particularisent, entrant dans leurs cycles d’existences lorsque leur raison
d’être le nécessite le temps d’accomplir leur devenir. Mais ces deux Pôles
procèdent eux-mêmes d’une Origine Unique[2], qui
peut être vue comme une Porte entre ce qui est manifeste et ce qui est non
manifeste, entre ce qui est transitoire et ce qui est permanent.
"A. Le principe qui peut être énoncé, n’est pas celui qui
fut toujours. L’être qui peut être nommé, n’est pas celui qui fut de tout temps.
Avant les temps, fut un être ineffable, innommable.
B. Alors qu’il était encore innommable, il
conçut le ciel et la terre. Après qu’il fut ainsi devenu nommable, il donna
naissance à tous les êtres.
C. Ces deux actes n’en sont qu’un, sous deux
dénominations différentes. L’acte générateur unique, c’est le mystère de
l’origine . Mystère des mystères. Porte par laquelle ont débouché sur la scène
de l’univers, toutes les merveilles qui le remplissent.
D. La connaissance que l’homme a du principe
universel, dépend de l’état de son esprit. L’esprit habituellement libre de
passions, connaît sa mystérieuse essence. L’esprit habituellement
passionné, ne connaîtra que ses effets.[3]"
Or tout être puise sa raison d’être
et sa fin en Ce qui n’est pas lui-même soumis à un devenir, c’est-à-dire
qu’elles se trouvent dans le domaine non-manifeste où le mode d’existence n’est
pas transitoire et conditionné. C’est pour cette raison que l’être participe
pour une part de ce domaine, domaine dont la nature transcendante le fait
apparenter à un aspect intérieur pour l’individu, puisqu’il est vu par lui (de
façon non consciente au départ) comme intrinsèque à son essence.
"L’action du Principe par le Ciel, est
infinie dans son expansion, insaisissable dans sa subtilité. Elle réside,
imperceptible, dans tous les êtres, comme cause de leur être et de toutes leurs
qualités.[4]"
Or il ne faut pas perdre de vue que
les aspects corporels de l’être procèdent du Pôle Terrestre qui procède
lui-même de l’Origine Unique, si bien que l’être est en relation avec l’Origine
Unique également par son corps. Il n’y a de toute façon rien de manifeste qui
ne tire pas sa raison d’être de cette Origine Ultime, ce qui explique que les
voies traditionnelles impliquent toujours toute la dimension de l’être dans le
processus de la transformation spirituelle, corps compris. Voilà quelques
propos du Fondateur exprimant une partie de ces considérations :
"Aussi, l'esprit en tant qu'esprit et le
corps en tant que corps doivent être mis en ordre. Après avoir ordonné l'esprit
et le corps chacun progressera vers le ki, le flux, la douceur, la force et
leurs mondes. Puis mettre les frontières du ki , du flux, de la douceur et de
la force correctement en ordre, et comprendre clairement par l'expérience,
c'est ce qui s'appelle la conscience divine. Devenir l'esprit et le corps de
cet univers, et pratiquer la lumière de l'harmonie est ce que, maintenant, je
nomme l'aïkido.[5]"
Ce monde, manifestation de l'origine unique,
est en fait mû par le corps et par l'esprit, c'est-à-dire par la racine des
choses matérielles et la racine de l'esprit, de la même manière qu'il y a une
face et un revers.[6]"
Dans la représentation existentielle
formulée par la pensée traditionnelle, l’esprit est une image de l’Origine
Unique de qui procède à la fois l’essentiel et le corporel. C’est pour cette
raison que le fondateur dit que la part extérieure doit être réalisée par la
part intérieure.
“La part intérieure de l'homme, c'est
l'esprit. C'est-à-dire l'organe de communication avec le Ciel, la part
extérieure de l'homme (le corps) est l'organe de communication avec ce
monde-ci. Cependant, l'extérieur doit être réalisé par la part intérieure, et
il doit manifester le Takaamahara [La Haute Plaine Céleste] de la part
intérieure.[7]”
Le Takaamahara est à la fois un degré de l’existence universelle et un
état spirituel qui demande à être réalisé par une science (Voie) spirituelle.
Dans le commentaire de Lie-Tzeu, il est question de la méthode pour accéder à
l’état où l’extérieur est réalisé par l’intérieur.
"Un officier de
Tch’enn en mission dans la principauté de Lou, vit en particulier un certain
Chousounn, qui lui dit :
— Nous avons ici
un Sage.
— Ne serait-ce
pas K’oung-K’iou (Confucius) ? demanda l’officier.
— C’est lui, dit
Chousounn.
— Comment
savez-vous que c’est vraiment un Sage ? demanda l’officier.
— Parce que, dit
Chousounn, j’ai ouï dire à son disciple Yen-Hoei, que Koung-K’iou pense avec
son corps.
— Alors, dit
l’officier, nous avons aussi un Sage, K’ang-ts’ang-tzeu, disciple de Lao-tan,
qui voit avec ses oreilles et entend avec ses yeux.
Ce propos de
l’officier de Tch’enn ayant été rapporté. au prince de Lou, celui-ci très
intrigué envoya un ministre de rang supérieur porter à K’ang-ts’ang-tzeu de
riches présents et l’inviter à sa cour. K’ang-ts’ang-tzeu se rendit à
l’invitation. Le prince le reçut avec le plus grand respect. D’emblée
K’ang-ts’ang-tzeu lui dit :
— On vous a mal
renseigné, en vous disant que je vois avec mes oreilles et que j’entends avec
mes yeux ; un organe ne peut pas être employé pour un autre.
— Peu importe,
dit le prince ; je désire connaître votre doctrine.
— Voici, fit
K’ang-ts’ang-tzeu : Mon corps est intimement uni à mon esprit ; mon corps et
mon esprit sont intimement unis à la matière et à la force cosmiques,
lesquelles sont intimement unies au néant de forme primordial, l’être infini
indéfini , le Principe. Par suite de cette union intime, toute dissonance ou
toute consonance qui se produit dans l’harmonie universelle, soit à distance
infinie soit tout près, est perçue de moi, mais sans que je puisse dire par
quel organe je la perçois. Je sais, sans savoir comment j’ai su (Connaissance taoïste parfaite ; consonance
de deux instruments accordés sur le même ton, le cosmos et l’individu, perçue
par le sens intime, le sens global.) ![8]"
Ces états ne sont pas une diminution
des moyens d’action, ou un état où l’être ne ferait qu’être un témoin inactif
(bien que cela soit le cas pour les premiers stades de la transformation
spirituelle). L’être perçoit et agit par l’intermédiaire de facultés transcendantes qui sont vues, pour un individu, comme prenant source à l’intérieur
de lui. L’idéogramme ancien du Tao illustre idéalement cette conception :
Dans la part intérieure de l’homme,
il y a donc une faculté de contemplation de l’invisible et une faculté d’action
depuis le monde invisible.
“Sans mettre en jeu ses organes, sans user
de ses sens corporels, assis immobile, il verrait tout de son oeil transcendant
; absorbé dans la contemplation, il ébranlerait tout comme fait le tonnerre ;
le ciel physique s’adapterait docilement aux mouvements de son esprit ; tous
les êtres suivraient l’impulsion (négative) de sa non-intervention, comme la
poussière suit le vent.[9]”
“Au bout de neuf ans, quand il eut perdu
toute notion du droit et du tort, du bien et du mal, et pour soi et pour autrui
; quand il fut devenu absolument indifférent à tout, alors la communication
parfaite s’établit pour lui entre le monde extérieur et son propre intérieur.
Il cessa de se servir de ses sens, (mais connut tout par science supérieure
universelle et abstraite). Son esprit se solidifia, à mesure que son corps se
dissolvait ; ses os et ses chairs se liquéfièrent (s’éthérisèrent) ; il perdit
toute sensation du siège sur lequel il était assis, du sol sur lequel ses pieds
appuyaient ; il perdit toute intelligence des idées formulées, des paroles
prononcées ; il atteignit à cet état, où la raison immobile n’est plus émue par
rien.[10]“
Cette action est à mettre en lien
avec le concept Te-Katana ou Main-Sabre de l’Aïkido. Kisshomaru Ueshiba relate
dans l’un de ses livres l’importance de ce concept :
“En Aïkido, l’utilisation des mains-sabres
est au coeur des techniques. Lors de l’application d’une technique, les
mains-sabres bougent à l’unisson avec le corps, en se fondant sur le principe
que le sabre n’est que l’extension du corps. En Aïkido, le “souffle-énergie”
[ki soku] se manifeste à travers les mains-sabres. L’Unité souffle-énergie et
mains-sabres donne naissance à toutes les techniques d’aïkido.[11]”
“En aïkido nous utilisons la main-sabre pour
projeter l’intégralité de notre ki à l’instant où il se manifeste. Lorsque les
dix doigts de nos mains sont chargées de ki, l’unité de l’esprit, de la
technique et du corps se révèle dans toute sa plénitude.[12]”
En regardant les mains du Fondateur
sur la photo ci-dessous on comprend ce que veulent dire les mains chargées de Ki :
“En aïkido, la main-sabre n’est autre que le
“non-sabre” et le sabre lui-même “l’extension du corps”.[13]”
Il est bien évident que l’on
arrive pas d’un seul coup à cet état, il faudra à n’en pas douter une longue
et intensive pratique. D’ailleurs Kisshomaru Ueshiba confirme que l’avancée
dans la voie passe par une pratique intense, sincère et persévérante.
“C'est au travers d'un entraînement sincère
et sérieux, s'attachant aux principes de l'aïkido, que le pratiquant pourra
accéder à l'unité du ki, du corps et de l'esprit, générant alors un flux
d'énergie puissant.[14]”
“A la question de savoir comment unifier le
ki de l’univers au ki individuel, pour harmoniser leur travail et leur écho
mutuel, la réponse réside dans l'entraînement et la pratique intensive.[15]”
Si maintenant on relie ce que dit
le Doshu dans les différents extraits que nous avons donnés, des concepts Ki-Shin-Taï
(ki-esprit-corps), de l’union du ki individuel au ki universel et des
“mains-sabres”, on devine que ses accomplissements passent par une pratique sincère et intensive.
La photo ci-contre montre
Christian Tissier Shihan en train d’effectuer un Nikkyo où l’action de son
bras illustre parfaitement le concept “main-sabre”.
Il est bien évident que la
“main-sabre” est bien plus qu’une simple posture ou qu’un simple geste, c’est
une intention, une puissance, un savoir-faire, et en dernier lieu un acte.
Avec un peu d’habitude, on perçoit très nettement la puissance qui
caractérise la “main-sabre” à travers la qualité énergétique qui s’en dégage.
(voir la photo du Fondateur ci-dessus).
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La main-sabre n’est pas non plus qu’une attaque, c’est aussi la
préservation de l’espace vital :
La main-sabre est aussi un prolongement
d’un centre bien établi. Mais elle doit devenir bien plus que le relais d’une
force physique. Elle est, comme nous l’avons vu dans l’idéogramme ancien du
Tao, un prolongement de l’être dans sa dimension spirituelle.
On sait que le Fondateur réalisait
des prouesses mystérieuses qui parfois étaient en relation avec la
manifestation d’une puissance non ordinaire qui s’exprimait par ses mains.
Voilà le témoignage de l’un de ces élèves :
“Je vins à l'aïkido après avoir étudié le judo et le karaté dans la
Marine, aussi lorsque je pensais aux arts martiaux était-ce en termes de force
et de vitesse. Au début, le travail de Ô-Sensei ne faisait naître en moi qu'un
scepticisme railleur.
Mais, ensuite, j'attaquais Ô-Sensei à un endroit, et, l'instant d'après
je retrouvais Ô-Sensei à un autre endroit. Je ne pouvais croire ce que je
ressentais et ce que je voyais dans le dojo d'aïkido de Ô-Sensei. Mais, je
n'avais jamais eu l'occasion d'affronter Ô-Sensei personnellement.
Ô-Sensei faisait des démonstrations bizarres pour lesquelles il
demandait aux élèves de pousser sur le côté d'un bokken qu'il tenait devant
lui. Cela semblait irréel. Je devins de plus en plus sceptique devant cette
démonstration, car Ô-Sensei faisait toujours appel à des élèves autres que moi
pour pousser le bokken. Je commençais à penser que ces derniers acceptaient de
prendre part à une énorme supercherie mise en scène par Ô-Sensei pour les
spectateurs présents.
Un jour je participais à une démonstration. Cette fois-là dès que
Ô-Sensei commença la démonstration avec le bokken, je me précipitais debout
avec les autres élèves. Trois élèves poussaient déjà le bokken tenu par
Ô-Sensei. Lorsque je pris contact avec le bokken,, j’étais certain de le bouger
ou qu’il cède un petit peu. Mais bien que je claquais violemment le bokken;
rien ne céda, rien ne recula, pas même un petit peu. Il y eut moins de mouvement
que lorsque vous poussez un mur. C’était comme de frapper sur de l’acier.
Comment Ô-Sensei s’y prenait-il, jamais je ne le sus. Je me souviens encore de
ce que je ressentis ce jour-là - l’une de mes plus grandes surprises de ma vie.
Ce que je sais, c’est que toute l’expérience que j’ai des choses de la vie en
tant qu’être humain ne peut m’aider à expliquer cette expérience.[16]”
___________________________
[1] Pourtant, même dans les enseignements purement méditatifs il est dit : “Dans le Maha-Vagga Sûtra il est écrit : « Le Seigneur, le Bouddha, a dit à Sona, son disciple : Si les Bodhisattvas Mahasattvas savent comment il faut agir au moment d'agir, comment il faut s'asseoir en s'asseyant, ou seulement comment il faut porter la robe d'un disciple en la portant, s'ils savent comment on doit entrer dans la pratique de Dhyâna en entrant et comment se retirer du Dhyâna au moment d'en sortir, on peut alors les appeler des Mahâ-Bodhisattvas-Mahasattvas, des grands êtres, avec justice. » Si l'on est capable de pratiquer le Mahâyâna à n'importe quel moment et en n'importe quel lieu, on est (comme il vient d'être dit) digne d'être connu comme l'être le plus élevé dans le monde, un être suprême. Nul autre n'est comparable à celui-là.”, Dhyâna pour les débutants (Traité sur la méditation) Ecole du nord, Éditions Jean Maisonneuve, page 66
[2] Voir Le Roi Dragon Magazine n°5, Ichigen, l’Origine Unique[3] Lao-Tzeu, Tao-Te-King chapitre 1
[4] Tchoang-Tzeu 12-C
[5] Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Editions du Cénacle, Vol. I, page 140
[6] Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Editions du Cénacle, Vol. II, page 61
[7] Morihei Ueshiba, Takemusu Aïki, Editions du Cénacle, Vol. II, page 83
[8] Lie-Tzeu 4-B
[9] Tchoang-Tzeu, 11-A
[10] Lie-Tzeu, 4-F
[11] Kisshomaru Ueshiba, “L’art de l’Aïkido”, Budo Editions, page 121
[12] ibid, page 43
[13] ibid page 77
[14] Kisshômaru Ueshiba, “L’Art de l’Aïkido”, Budo Editions, page 83
[15] Kisshômaru Ueshiba, “L’Esprit de l’Aïkido”, page 91, Budo Editions
[16] Terry Dobson, “Dans le cercle du Maître”, Budo Editions, pages 39-40


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