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La
façon et la rigueur par lesquelles est conçu le système des temps
d'une langue est le premier apport que nous pouvons examiner pour
comprendre la conception par un peuple du temps en général, ce qui
éclaire la manière dont se construit sa pensée. Beaucoup des
systèmes que nous connaissons dérivent, bien entendu, des langues
anciennes bien connues, mais les langues anglo-saxonnes, par exemple,
présentent des principes qui peuvent leur être comparés. Nous
présenterons rapidement aujourd'hui le cas du latin, le plus
simple et le plus proche du nôtre ; il permet de mettre en
lumière de façon simple (car il n'en reste que les bases) un
fonctionnement transversal à des systèmes provenant pourtant de
sources très diverses, ce qui éclaire un aspect essentiel de la
conception du temps dans la pensée humaine.
Le
système latin s'organise autour de trois voix (l'actif, le passif et
le déponent), de deux modes principaux : l'indicatif et
subjonctif (laissons de côté l'impératif et les modes non
personnels) qui distinguent en résumé l'expression de faits réels
d'une part, envisagés par l'esprit d'autre part (voulus, possibles,
souhaitables, non réalisés...) ; cette distinction se retrouve
d'ailleurs dans notre langue. Enfin les temps s'organisent dans deux
groupes qui fonctionnent de manière parallèle : l'infectum
et le perfectum, sur lesquels nous portons notre
attention.
Ce
sont ces deux groupes qui régissent véritablement l'organisation du
système verbal : chaque verbe dispose en effet d'un radical
d'infectum et d'un radical de perfectum. Sur ce radical
sont formés les divers temps (trois à l'indicatif, à peu près
présent, passé et futur, deux seulement au subjonctif). Par
commodité, réduisons l'ensemble à la voix active et à
l'indicatif : le reste fonctionne analogiquement.
Qu'est-ce
donc que ces deux mots infectum et perfectum ? En
fait, il s'agit de ce qu'on appelle une question d'aspect. L'aspect
d'un verbe indique où en sont l'action ou l'état par rapport à
leur développement : en cours, à leur début, une fois
terminés... Ces deux mots sont formés sur le participe passé du
verbe facere (faire), factum (fait)
; le préfixe privatif in-, répandu en français,
indique que l'action dans les temps de l'infectum n'est pas
accomplie (« non-faite »), donc qu'elle est en
cours. Au contraire, le préfixe per- (qui exprime le
dépassement) indique que l'action dans les temps du perfectum
est « complètement accomplie », donc qu'elle est
achevée. Le latin s'organise donc à l'origine sur la distinction
accompli – non accompli (à l'origine, car les valeurs des temps
ont ensuite évolué). Or, on retrouve cette nuance dans de très
nombreuses langues, y compris dans des systèmes qui ne dérivent pas
du latin : pensez par exemple à l'anglais et à sa forme
progressive en -ing qui se
distingue du présent simple. Pensez aussi à ce que signalait Tony
dans son article du
Roi
Dragon, N°1
:
« Quelques éléments sur la langue japonaise » :
Il
n’existe que 2 temps : « l’accompli » et le « non-accompli ».
Ce n’est que le sens de la phrase qui déterminera les valeurs «
passé », « présent » ou « futur ».
Nous
revenons à nos deux aspects. Voilà au moins un élément dont la
logique n'est pas du tout l'opposé de ce que nous connaissons !
Pour
ne pas tronquer le système latin, il reste à signaler qu'au sein de
ces deux groupes, le latin différencie pour sa part dans sa
conjugaison trois temps, deux à deux symétriques : un présent,
un passé et un futur. Intervient ici une deuxième logique qui a
parfois pris le pas sur la distinction fondamentale entre infectum
et perfectum :
celle des temps relatifs et absolus.
Infectum
|
Perfectum
|
Présent
Imparfait
Futur
|
Parfait
Plus-que-parfait
Futur antérieur
|
Dans
l'infectum,
le présent indique l'action ou l'état en cours au moment de
l'énonciation (le moment où l'on parle). La notion en cours peut
recouvrir plusieurs cas de figure : il
court
= il
est en train de courir
ou
il court tous les matins.
Le passé, qui se trouve être l'imparfait, désigne le même
déroulement de l'action ou de l'état dans le passé. C'est un temps
relatif qui se situe par rapport au présent. Enfin le futur I a le
plus souvent perdu son aspect d'infectum
pour ne garder que la valeur temporelle et absolue de l'avenir.
Dans
le perfectum,
le temps de référence est le parfait. Il est symétrique au
présent. Pensez d'ailleurs à l'anglais et à son present
perfect qui
correspond au parfait latin ! Il indique d'abord, comme parfait
propre, l'action achevée, c'est-à-dire le résultat présent d'une action passée – soit d'un passé immédiat à résultat éphémère,
soit d'un passé ancien à résultat durable. Par exemple, pensez au
célèbre il
a vécu
signifiant il
est mort.
Cependant, le parfait est employé aussi dans un autre type de cas,
avec une valeur temporelle qui néglige l'aspect et ne garde que la
constatation froide d'un fait objectif situé dans le passé. Le
plus-que-parfait est symétrique à l'imparfait de l'infectum :
c'est le passé du perfectum,
il exprime donc l'action qui était accomplie dans le passé et qui
se trouve ainsi antérieure à une autre action passée. Il s'agit
d'un temps relatif, situé a priori par rapport au parfait. Enfin, le
futur II ou futur antérieur devient dans le perfectum
un temps relatif puisqu'il exprime une action qui sera achevée à un
moment ultérieur, par rapport auquel il se situe.
Notons
que le latin a, contrairement au grec par exemple, beaucoup perdu du
système des aspects, ce qui est à l'origine de certaines de ces
confusions, comme celle du parfait qui réunit en un seul temps des
valeurs très différentes.
Je
vous laisse méditer sur les rapprochements (ou les oppositions) que
vous pourriez faire avec le français ou des langues étrangères que
vous connaissez...

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