Publication du N°3 le 8 Août 2014
Editorial
Editorial
Comment allons-nous entreprendre le
débroussaillage du vieux chemin dont nous parlions dans
le
précédent éditorial du Roi Dragon
Magazine ? Les ronces qui le masquent semblent impénétrables et
indestructibles.
Existe-t-il
d'ailleurs un chemin menant vers un
état de vie hors du commun ? Il est bien difficile de se faire une
idée à ce sujet, car parmi l’inextricable enchevêtrement se
dressant devant notre entendement,
il y a nos propres préjugés,
nos propres mésinterpétrations sur le sens de l’existence, nos
propres leurres, repoussant à toujours plus tard le moment du
questionnement à entreprendre pour quêter l’essence de l’homme,
les raisons de son émergence et de sa fin.
Il est
vrai que nous pouvons très facilement nous arrêter aux seules
considérations sur la maîtrise exécutoire des techniques dont on
use dans les voies traditionnelles, sans
s’intéresser aux perspectives spirituelles qu’elles offrent.
C’est un positionnement tout à fait respectable.
D’une part parce que la Maîtrise technique constitue le socle, la
base de la spiritualité qui intègre pleinement l’importance des
modalités corporelles[1] qui sont l’expression, dans
le domaine substantiel,
de fonctions principielles de l’existence. Ces modalités
corporelles sont également le support des composantes psychiques
qui, rendues pures de tout mélange et de tout déficit, auront la
faculté de se nouer à l’Âme Universelle (ceci a rapport à la
notion des “cordons du lien de l’âme” individuelle et
Universelle dont parle O’Sensei dans ses conférences) si l’être
s’y prend de la bonne manière. La Maîtrise, dans son sens le plus
pur, n’est rien d’autre que la Parfaite mise en accord de toutes
les modalités de l’être avec l’ordonnancement harmonieux de
tout ce qui fait l’Existence : Une Manière d’être en état de
résonance harmonique avec la Cohésion Universelle.
D’autre
part,
parce que nul n’a l’obligation, si ce n’est vis-à-vis de son
propre accomplissement, de réaliser les plus hauts degrés de fusion
à la Cohésion Universelle. Cela ne doit cependant pas nous faire
oublier que les grands Maîtres et les grands Sages de tout temps et
sur toute la Terre, ont évoqué les possibilités pour l’homme de
changer sa participation existentielle au monde. Aussi, ne
pouvons-nous esquiver même un léger questionnement à ce propos, et
cela nous conduit irrémédiablement à nous interroger sur la
représentation que l’on se fait de l’existence et de la réalité
ultime.
✿
Nous
nous trouvons alors pris en tenaille entre deux discours :
Celui qui identifie la Réalité à ce qui n’est saisi que par les
seuls sens corporels et énonce cette Réalité comme procédant
uniquement d’un Pôle substantiel, et celui qui identifie la
Réalité à quelque chose dont le corps serait exclu,
et énonce cette Réalité comme
procédant uniquement d’un Pôle immatériel.
Pourtant,
l’enseignement traditionnel tel que celui dispensé par l’Aïkido,
ne nous demande pas de donner raison à l’un ou l’autre des
discours, mais il nous propose de nous transformer existentiellement
(en conscience, énergétiquement) par une science appropriée[2] pour expérimenter de nouveaux états de conscience et de
participation existentielle, de manière à vivre des degrés
toujours plus profonds de l’Ultime Réalité. Il semble que
l’exploration des domaines voilés de la Réalité soit possible en
établissant en soi un état de plénitude constitutionnel et en
mettant à l’unisson nos propres rythmes avec ceux de
l’ordonnancement universel. Et il semble que de cette opération
complexe et terriblement exigeante, résulte une modification de
notre énergie vitale. Celle-ci que nous pensions à priori
restreinte aux seules modalités individuelles pourrait se fondre
progressivement et par paliers successifs dans un Ki[3]bien plus vaste.
Dans
“L'Art de l'Aïkido”,
Kishomaru Ueshiba DoShu rappelle au sujet du concept de Ki-Soku
( souffle-énergie), que :
“Les
sages des temps anciens enseignaient que “le
ki est la source de l’énergie vitale; qu’il est le principe
de vie qui se répand dans toutes les
formes d’existence.” Le Soku appelé
aussi Iki, est le cœur de la respiration indispensable à la vie.
Depuis le commencement de la création, le ki
et le soku
sont demeurés indissociables. De cette
harmonie première, surgit la nature dans toute sa diversité. Cette
harmonie essentielle est le fondement de la Voie de la bravoure
martiale, et la clé de l’aïki, “l’unité idéale”. Le
souffle-énergie de l’Aïki est à son maximum lorsque le ki
et le soku
sont unifiés.”
Le Fondateur
formulait cette équation de la façon suivante :
“le
ki, l’esprit et le corps de l’homme doivent être unis
harmonieusement à tous les phénomènes au travers du fonctionnement
merveilleux du ki universel.”
Tchoang-Tzeu
énonce quant à lui :
«
Le principe de vie,
c’est la pureté et l’intégrité qui le conservent. Pureté veut
dire absence de tout mélange, intégrité signifie absence de tout
déficit. Celui dont l’esprit vital est parfaitement intègre et
pur, celui-là est un Homme vrai.[4]»
Pour nous
qui cheminons sur une voie traditionnelle, c'est en l'existence
d’une possibilité de changer notre mode d’être et notre
participation au monde que nous devons avoir foi. Attention, il faut
bien comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d'une
compréhension intellectuelle et médiate, mais d’un changement
radical de perception du monde et d’implication dans le monde.
Dans
son traité “Le livre de l’extinction
dans la contemplation”, le Cheikh
al-Akbar ibn Arabî énonce ceci :
«
Alors le voile est enlevé, et ce qui
avait été caché est mis à découvert ! Alors est défait le
bandeau, retiré le verrou, ouverte la serrure ! Alors les «
aspirations-énergies » propres à cet autre mode s’unifient pour
scruter la Réalité Une (al-Haqîqatu-l-Ahadiyya), et l’être ne
conçoit plus qu’une seule « aspiration » (hamm wâhid) et rien
d’autre. De cette « aspiration » unique procèdent des influences
qui portent effet sur la Réalité Pure (al-Haqîqa).»
Évidemment
tout ceci achoppe durement avec tout ce qui nous est enseigné par le
mode de pensée qui prévaut dans nos sociétés technologiques où
l’homme ne semble pas avoir d’autre perspective que de rester
esclave de sa conscience distinctive (celle qui le fait être
distinct de tout ce qui constitue son extérieur), prisonnier
d’un monde pour lequel tout ce qui y est discernable et
intelligible trouverait son
explication dans un processus qui émergerait des profondeurs de la
matière. Prisonnier d’un monde où toute la complexité de l’être,
partant de l’agrégat de ses composés substantiels en allant
jusqu’à la conscience d’être (celle que ce composé substantiel
a de sa propre quiddité en un lieu et en un temps) en passant par
le discernement, le beau, le bien, l'empathie, l’intelligibilité,
la faculté de se faire son propre objet de contemplation,
l’émerveillement, la volonté, tout ceci donc résulterait de
l’inintelligence de la matière, de la pure plasticité de la
Substance. Prisonnier d’un monde qui serait sans mystères et sans
merveilleux, deux aspects qui auraient été rattachés à la Réalité
par les anciens hommes dont l’ignorance et la peur les maintenaient
enfermés dans la croyance.
Pourtant
l’enseignement traditionnel vise précisément à faire sortir
l’homme de la croyance pour
le faire entrer dans la Connaissance des
mystères de l’existentiation par une transformation expérimentale
extraordinaire.
Aujourd’hui,
lorsque l’on
commence la pratique d’un art
martial ou d’une voie traditionnelle, on est loin d’imaginer ce
que recouvre cet enseignement, ce vers quoi mène cette éducation
intégrale. On a mis
tellement de lieux communs et d’images d’Épinal sur le processus
de réalisation spirituelle, qu’on est tenté de
voir
celle-ci comme une gentille promenade, comme un sentiment diffus,
comme un retrait du monde, ou encore comme une pure affabulation.
Pourtant c’est tout l’opposé de cela
: Il
semble qu’il faille identifier
cette transformation à la Grande Guerre
pour reprendre une terminologie de l’ésotérisme Islamique, à ce
qui conduit à devenir le Monde
même, à ce qui nous débarrasse de toutes nos illusions.
Oui
! C’est une guerre impitoyable contre tout ce qui nous maintient
dans la croyance que ce qui nous fait dire “Je”,
est la
cause et la fin d’un empire intérieur qui nous serait entièrement
soumis. Pourtant nous savons bien que nous ne sommes en tant
qu’individus que les sujets
occasionnels de la cohésion universelle, que nous devons prélever
des vies dans notre extérieur pour que notre empire individuel
perdure[5],
que nous établissons des liens psychiques extrêmement puissants
avec nos ascendants et nos descendants, que la plus petite de nos
actions induit nécessairement des réactions,
et que de la façon dont nous
nous nourrissons (au sens le plus large du terme) dépend la qualité
de notre équilibre existentiel.
Et
aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la victoire s’obtient
par la quête du Geste Parfait lors de l’exécution de techniques
traditionnelles qui sont en résonance harmonique avec tout ce qui
donne cohésion à la multitude tout en étant à proximité des
cordons du lien de l’Âme Universelle. Et cette quête conduit
nécessairement au renoncement à son importance propre en réduisant
son moi distinct et son mouvement particulier à presque rien,
pour paraphraser un commentaire de Tchoang-Tzeu.
En effet il n’y a qu’en cet état que le geste d’une technique
martiale devient Parfait parce
qu’alors, l’être oublieux de lui
même[6],
agit spontanément en fonction d’une connaissance intuitive et
immédiate (résultant de l’état Nen)
de ce qui est requis par toutes les composantes de la situation
présente (connaissance intuitive parvenant en son coeur par les
cordons du lien de l’Âme Universelle) et non pas en fonction de ce
qu’il croit devoir faire après une réflexion théorique et
analytique[7].
“C'est
au travers d'un entraînement sincère et sérieux, s'attachant aux
principes de l'aïkido, que le pratiquant pourra accéder à l'unité
du ki, du corps et de l'esprit, générant alors un flux d'énergie
puissant. Morihei qualifiait cet état mental de nen.
Cette forme de nen,
au coeur du ki universel, donne naissance à une puissance
insoupçonnée. Elle génère une sorte d'intuition qui permet de
répondre dans l'instant à n'importe quelle contingence. Lorsque cet
état de pure intuition - dont il est fait référence dans les arts
martiaux japonais sous la forme symbolique de « l'eau qui dort/le
miroir étincelant[8] » - est atteint, le pratiquant d'aïkido sincère perçoit au plus
profond de lui la signification de la devise de Morihei, Masakatsu
Agatsu Hatsuhayabi : « la Vraie
Victoire est la Victoire sur Soi, Jour de la Victoire Éclair !
» Ce qui implique de « toujours
sortir victorieux sans combattre, quel que soit le moment ou la
situation !»”[9]
Lorsque
l’être est établi dans l’état Nen
(de
clairvoyance), il peut réaliser le Takemusu
Aïki (un Aïkido enfanté Célestement), parce qu’il reçoit en
son cœur,
de la source
même de la plus haute Réalité,
(grâce à la
ligature opérée entre les cordons du lien de son âme et ceux de
l’Âme Universelle) la forme du Geste Parfait et peut alors
l’exécuter sans déformation[10].
Plus exactement, l’être « n’est pas autre » que la
Réalité Universelle et acte nécessairement ce qui s’y accorde
sans aucune analyse.
Et ce qu’il y a de supérieur dans la perspective de l’Aïkido,
c’est que cette Perfection exécutoire transforme l’agression de
l’attaquant en un Agissement Merveilleux[11] (妙用
myôyô),
c’est-à-dire en la plus haute victoire qui puisse être obtenue :
celle de l’établissement de la Paix sans destruction, celle où
l’agresseur trouve sa propre Paix intérieure dans le constat du
Merveilleux de l’Agissement. D’ailleurs un être belliqueux
n’est-il pas un être qui exige plus que tout autre de faire le
constat d’une
possible Réalité Merveilleuse ? N’est-ce d’ailleurs pas parce que les hommes contemporains sont
pris d’une paresse spirituelle, n’est-ce pas parce que ceux qui
sont intrinsèquement dévolus à accéder au Merveilleux ne quêtent
plus la transformation existentielle les y conduisant, qu’aujourd’hui
règne une grande colère qui attend l’apaisement de l’action
spirituelle ?
1
“Jusqu'ici
c'était l'âme corporelle qui était à la surface, mais maintenant
le travail de la divinité interne faisant du corps un organe de
création, réalisera le misogi par le corps.”, Takemusu
Aïki, Morihei Ueshiba, Editions du Cénacle,Vol II, page 87.
2
« En s'entraînant
à fondre le Ki du vide avec le ki du véritable vide au sein de la
technique et de sa propre nature, réalisant
la science au-delà
de la technique, les techniques d'une variété miraculeuse se
produisent. Le fait de cet entraînement, c'est l'aiki de Takemusu.
En même temps, par cette méthode, on achève complètement la
mission qui nous a été concédée en ce monde.
», Takemusu Aïki, Morihei Ueshiba, Editions du Cénacle,Vol III,
page 78.
3
“Le Ki du
véritable vide”
dont il est fait mention dans l’extrait de la note précédente.
4
Tchoang-Tzeu
15-B
5
“En assimilant
les produits animaux et végétaux, l’homme a conscience
d'accroître
le contact avec le monde extérieur et de régénérer ses principes
spirituels comme son corps.”,
”L'alimentation dogon”, Germaine Dieterlen, In: Cahiers d'études
africaines. Vol. 1 N°3. 1960. pp. 46-89
“La
chaleur monte dans les airs / Se mélange à la brume / Et,
avec terre et air, / Donne de belles et vertes pousses, / Nourriture
des animaux, qui en eux se transforment, / Mangés, ils se
transmuent dans l'homme.”,
“La Roseraie du Mystère”, Shaykh Sa'ud-Dtn Mahmûd Shabestarî
7
“Confucius
admirait la cataracte de Lu-leang. Tombant de trente fois la hauteur
d’un homme, elle produisait un torrent écumant dans un chenal
long de quarante stades, si tourmenté que ni tortue ni caïman ni
poisson même, ne pouvaient s’y ébattre. Soudain Confucius vit un
homme qui nageait parmi les remous. Le prenant pour un désespéré
qui avait voulu se noyer, il dit à ses disciples de suivre la
berge, pour le retirer de l’eau, si possible. Quelques centaines
de pas plus bas, l’homme sortit de l’eau lui-même, dénoua sa
chevelure pour la faire sécher, et se mit à marcher en chantant.
Confucius l’ayant rejoint, lui dit :
—
J’ai failli vous prendre pour
un être transcendant, mais maintenant je vois que vous êtes un
homme. Comment peut-on arriver à se mouvoir dans l’eau avec une
aisance pareille ? Veuillez me dire votre secret.
—
Je n’ai pas de secret, dit
l’homme. Je commençai par nager méthodiquement ; puis la chose
me devint naturelle ; maintenant je flotte comme un être aquatique
: Je fais corps avec l’eau, descendant avec le tourbillon,
remontant dans le remous. Je suis le mouvement de l’eau, non
ma volonté propre.
Voilà tout mon secret.. Je voulus apprendre à nager, étant né
au bord de cette eau. A force de nager, la chose me devint
naturelle. Depuis que j’ai perdu toute notion de ce que je fais
pour nager, je suis dans l’eau comme dans mon élément, et l’eau
me supporte parce que je suis un avec elle. ”,
Tchoang-Tzeu 19-I
8
Cet état peut être mis
en relation
avec les commentaires Taoïstes suivants : “—
A qui demeure dans son néant (de forme intérieure, état
indéterminé), tous les êtres se manifestent. Il est sensible à
leur impression comme une eau
tranquille
; il les reflète comme un
miroir ; il
les répète comme un écho. Uni au Principe, il est en harmonie par
lui, avec tous les êtres. Uni au Principe, il connaît tout par les
raisons générales supérieures, et n’use plus, par suite, de ses
divers sens, pour connaître en particulier et en détail. La vraie
raison des choses est invisible, insaisissable, indéfinissable,
indéterminable. Seul l’esprit rétabli dans l’état de
simplicité naturelle parfaite, peut l’entrevoir confusément dans
la contemplation profonde. Après cette révélation, ne plus rien
vouloir et ne plus rien faire, voilà la vraie science et le vrai
talent.
(Lie-Tzeu)”
“Le
coeur du Sage, parfaitement calme, est comme un
miroir, qui
reflète le ciel et la terre, tous les êtres. Vide, paix,
contentement, apathie, silence, vue globale, non-intervention ; cet
ensemble est la formule de l’influx du ciel et de la terre, du
Principe. (Tchoang-Tzeu)”
9
Kishomaru Ueshiba, “L’Art de l’Aïkido”, Budo Editions, page
83
10
Cet
état de Maîtrise ne peut être obtenu qu’après un très long
entraînement (couvrant une grande partie du cycle de la vie). Cet
entraînement sincère et rigoureux doit être effectué en totale
affinité avec le Doshu qui est celui par qui s’établit le lien
avec l’Âme Universelle. Il doit en outre être entrepris de
manière à combler définitivement les carences constitutives et
à mettre en ordre les modalités individuelles (un corps intègre,
une énergie profonde et vivace, une âme pacifiée, un intellect
clairvoyant). De cette purification pourra naître éventuellement
un changement de participation au monde.
11
Voir l’article “En
chemin vers l’Agissement Merveilleux”
dans ce numéro du Roi Dragon Magazine.


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